Je vais tenter de démontrer que la réponse est sans doute à
mi-chemin entre ces deux possibilités.
D'abord, qu'appelons nous une personne politiquement éduquée ?
C'est une personne disposant d'une solide culture générale en
matière d'histoire, de démocratie, de droit et d'économie. Ainsi,
si pour le commun des mortels, évoquer l'anarchie renvoie à quelque
chose de chaotique et néfaste, pour l'être éduqué politiquement,
il ne s'agit rien de plus qu'une doctrine politique qui considère
que les êtres humains peuvent s'organiser spontanément, sans
hiérarchie entre eux, sans institutions, et de fait sans nécessité
de disposer d'un pays. C'est à ce titre une pensée neutre méritant
débat. Et nous allons voir que pour répondre à la question qui
fait titre à ce texte, il est nécessaire de faire un détour par ce
courant de pensée.
Un anarchiste allant jusqu'au bout de son idée, ne peut que refuser
l'idée même que les peuples existent, et plus encore les Nations,
puisqu'il ne souhaite pas leur reconnaître un territoire et une
organisation sociale et politique. Par défaut, l'anarchie est donc
impossible à institutionnaliser dans un pays, puisque la doctrine
rejette intrinsèquement la frontière autant que l'institution.
L'anarchie ne peut exister qu'au niveau de micro-communautés,
puisqu'au delà d'un certain poids démographique, la co-existence
intelligente des individus s'effondre, s'il n'existe pas un ordre
social et juridique pour définir les règles de société.
C'est aussi ce qui fait que l'anarchie est un courant de pensée
minoritaire parmi les citoyens éduqués politiquement. Quiconque
pense le fait politique, a souvent tendance à vouloir faire plus
qu'analyser les problématiques d'une société. Il y aura toujours
un désir de la changer vers le mieux, cela en s'appuyant sur des
fondations solides, ainsi que sur une organisation sociale et
juridique pré-existante.
Les anarchistes (en tout cas Français), prônent pour leur part le
démantèlement de l'ordre juridique et social actuel, et la
disparition des frontières de notre pays afin d'atteindre un idéal
où seules les petites communautés humaines se constitueraient
spontanément, collaboreraient, et cela sans maîtres pour leur
dicter leur organisation sociale.
L'idéal des anarchistes n'est pas en soi malsain, il est juste du
fait d'une quantité de contraintes sociales, politiques et
géopolitiques qui s'opposent à lui, parfaitement inatteignable.
Tout au plus, pourrions nous donner comme réponse politique aux
anarchistes, la promesse de leur accorder des hameaux et des
villages, où ils pourraient s'organiser à leur guise, en dehors des
contraintes de l’État, mais avec pour contrepartie de ne plus
jouir de ses bénéfices.
Rappelons que l'un des premiers libertaires de France (qui n'était
pas anarchiste) s'étonnait en formulant la question suivante :
Comment se peut-il que tant d'hommes, tant de bourgs, tant de
villes, tant de Nations endurent quelques fois un tyran seul, qui n'a
de puissance que celle qui lui donnent ?
Cela fait presque cinq siècles qu'Etienne de la Boëtie a posé
cette question dans son mémorable « discours de la
servitude volontaire ».
Rousseau, en donnera la réponse près de deux siècles plus tard en
rejetant l'idée que l'égalité sociale puisse exister, du fait que
l'inégalité naturelle pré-existe chez les êtres humains. Dans son
discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les
hommes, Jean Jacques Rousseau décrivait parfaitement le fait que
parmi toutes les inégalités qui distinguent les hommes entre eux,
il y a les qualités naturelles dont disposent ou non chaque
individu. Ainsi, on sait que certaines personnes auront une tendance
naturelle à commander, tandis que d'autres auront une tendance
naturelle à se montrer soumis. Et cela sans qu'aucune égalité
politique et culturelle ne puisse le contraindre. Car ce sont des
inégalités qui sont liées à des particularités psychologiques
voire biologiques des individus. Et ce n'est point le fait politique
qui peut enrayer cette difficulté, mais bien une élévation
spirituelle de la société. Pour démontrer cette inégalité
naturelle entre les individus, Rousseau expliquait que face à une
situation d'agression, les êtres humains en fonction de leur
caractère propre, adoptaient des stratégies différentes pour
survivre. Les uns affrontent l'agresseur. Les autres se soumettent.
D'autres encore fuient.
A l'aube d'une Révolution, nous ne pouvons pas prétendre régler
l'ensemble de ces contradictions sociales et politiques existantes
depuis des millénaires qui asservissent les hommes. Le fait de
vouloir reconquérir le pouvoir politique vise à améliorer la
société à ces fins, mais cela restera une quête de plusieurs
siècles, voire jamais aboutie.
Et pourtant, une Révolution ne peut pas naître de la seule voix
d'un leader charismatique, mais bien en nous appuyant de la réflexion
des anarchistes. En effet, seuls ces derniers comprennent qu'il
appartient à chaque être humain d'être le maître de sa propre
destinée. Qu'il est une absolue nécessité de s'organiser
spontanément, et cela sans se fier à une quelconque autorité
morale ou politique, pour atteindre l'état de grâce qu'est la
Révolution.
Quiconque attend qu'un leader politique lui chuchote à l'oreille de
contribuer à une révolution, est condamné à ne rien faire.
L'écrasante majorité des messagers politiques, et en tout cas
lorsqu'ils animent un parti politique utile à LEUR propre conquête
du pouvoir, s’aplatissent à un ordre politique pré-existant, et
sont bien trop veules pour appeler leur partisans à s'insurger en
dehors du cadre des règles de prise du pouvoir existantes. Cela par
prudence excessive. Car ils savent que l'écrasante majorité du
peuple n'est pas politiquement éduquée (donc totalement soumise à
l'ordre établi), et qu'ils comptent sur cette majorité populaire et
du temps long de propagande, pour obtenir le pouvoir.
La Révolution de son côté est une brisure dans le temps. Elle est
nécessairement un sursaut non pas populaire, mais provoqué par des
êtres éduqués politiquement. Elle est l'émanation de leur désir
d'interrompre leur attentisme partisan, au bénéfice d'une
organisation spontanée, autant collective qu'individuelle, à seule
fin de mettre un terme le plus rapidement que possible, à l'ordre
politique existant.
Voilà pourquoi l'anarchie est un courant de pensée utile à la
révolution, et d'ailleurs le seul à pouvoir lui donner les armes
intellectuelles pour la mettre en œuvre. Paradoxalement, les
anarchistes seront toujours les éternels perdants de toute
révolution, car l'écrasante majorité du peuple autant que sa
dissidence éclairée, ne désire en rien un régime anarchique. La
majorité du peuple, éduquée politiquement ou non, souhaitera
conserver le cadre protecteur de sa patrie, d'une grande partie de
ses institutions, mais fera confiance à qui proposera un ensemble de
réformes permettant un mieux démocratique et social à son propre
bénéfice.
Ce qui fait que si une dissidence éclairée s'inspire du ferment
intellectuel diffusé par les anarchistes pour initier la Révolution,
il se trouvera très vite des voix politiques nouvelles ou anciennes,
pour inspirer l'aboutissement de celle-ci. Les révolutionnaires se
chercheront nécessairement une autorité morale, et accorderont leur
confiance à différentes personnalités ou mouvements, leur
proposant un programme politique ambitieux et novateur. C'est durant
ce fragile moment de la Révolution, que les divisions intestines
entre les révolutionnaires seront alors les plus nombreuses, et
mettront en péril la possibilité de sortir de ce moment
insurrectionnel par le haut. En France, nous avons toutefois une
expérience politique dont il faut tenir compte pour réussir une
sortie de révolution : le Conseil National de la Résistance.
S'il y eut bien un chef charismatique pour le superviser, toute la
beauté du C.N.R était son aspect fédérateur. Différents corps
politiques s'y joignirent et permirent à toutes les composantes
politiques des insurgés de l'époque, de trouver la garantie qu'une
personne représenterait leur courant politique, et que leurs idées
ne seraient pas terrassées par un courant majoritaire.
En conclusion, je considère que la Révolution doit prendre forme
sous le régime de l'anarchie, dans son sens le plus noble du terme,
c'est à dire l'organisation intelligente et spontanée des citoyens
éduqués politiquement, las d'attendre qu'un changement intervienne
au moyen de la tyrannie électorale.
Mais j'affirme aussi que cette Révolution prendra fin par ce qu'une
ou plusieurs personnes charismatiques auront émergé durant ce
processus révolutionnaire, et auront su s'attirer la confiance de
l'écrasante majorité du peuple, au-delà même de sa dissidence
politique éclairée.
En clair, n'attendez pas qu'un leader charismatique émerge pour
inciter le peuple à faire sa Révolution, soyez vous même des
révolutionnaires. Soyez vigilants ensuite sur les propositions des
leaders qui émergeront, et la nécessité de ne pas faire de votre
pensée politique une religion, mais simplement une pierre à un
édifice qui devra être partagé pour fédérer l'ensemble des
révolutionnaires.






