vendredi 6 mars 2020

La Raison d'Etat

Elle est ce qui s'oppose le plus à la Démocratie, sans pour autant être incarnée par elle-même. Quoi qu'elle suppose toujours des responsables politiques pour endosser toute sa charge. Car au nom de cette dernière, l’État peut ordonner la mort, l'expropriation, la réquisition et faire taire toutes les velléités populaires, même les plus légitimes. La Raison d’État sera toujours l'ultime limite des constituants les plus purs, car au nom de la Démocratie, nous serions prêts à concourir à son renoncement pour des causes et intérêts particuliers.

Et pourtant elle existe, cela indépendamment que notre représentation nationale soit constituée de rares Hommes d’État, ou le plus souvent de larbins serviles de tous les intérêts mercantiles ou étrangers. Les Hommes d’État justement, quels sont-ils ? C'est rarement leur défaut d'autorité qu'on remet en question, leurs premiers contestataires sont tous ceux qui précisément, n'aimeront pas leur autorité ou auront réellement eu à subir l'arbitraire de leurs décisions. Et pourtant, un tyran comme un Homme d’État feront tous deux usage de leur impérium, et nous devons concéder y faire une distinction. De Gaulle n'était ni Staline ni Hitler dans sa façon de gouverner notre propre pays. La réalité est que nous lui reconnaissons des erreurs, des manquements, parfois des abus, mais nous lui attribuons un certain pragmatisme, et une volonté de servir l'intérêt général, c'est à dire celui du plus grand nombre, c'est à dire celui du peuple.

Certes il avait de la vision. Il a permis à l’État de se doter d'armes et de centrales nucléaires, de grands barrages ont été construits, de la même façon que nous avons développé Ariane en toute indépendance. Il nous a rendu plus puissants parce qu'une grande part de notre industrie et de notre ingénierie était publique sous son égide. Les autres après lui ont grignoté cette puissance au profit d'intérêts capitalistiques, même si le génie français demeure et c'est d'ailleurs ce qui nous sauvera. Nous avons donc en De Gaulle, l'exemple d'un Homme d’État. Il n'était pas Superman. Il était très loin d'être Monsieur Parfait, mais son autorité nous a pour le coup été utile, car il s'est montré autant que possible juste dans ses décisions, et toujours dans l'intérêt supérieur de la nation. Si il fallut des morts pour terminer des conflits hors de nos frontières, les guerres se devaient d'être courtes et résolues politiquement autant que faire se peut. Les accords d'Evian sont bien la conclusion de la guerre d'Algérie. Des accords qui lui ont valu les reproches de ceux-là même qui l'avaient propulsé au pouvoir en 1958. Il fallait minimiser le sang versé, régler la question politique, même douloureusement, mais se concentrer sur le développement économique de la métropole désormais. Et il était difficile de ne pas reconnaître aux Algériens que leur volonté d'indépendance était légitime, dès lors qu'on se veut le garant de l'auto-détermination des peuples. Ceux-là même qui dans certaines circonstances historiques, et tout à fait démocratiquement, imposent leur volonté générale pour défendre la Raison d’État. Les révolutions et les guerres de défense nationale, sont de ce ressort. Mais aussi la reconstruction d'un pays. On concède volontiers un Sacrifice sur sa sueur et son temps, s'il s'agit de rétablir à la force des bras et des jambes un service public perdu.

La Raison d’État est la sommes d'arguments explicitant que du bien être de son voisin, même éloigné, dépend un peu le sien. Elle suppose un lien bien compris, une capacité à faire une concession de Soi pour le bien-public. L'Homme d’État est rarement affecté directement par ses décisions, mais les plus lourdes restent sur sa conscience au nom de Tous. Il devra faire peser sur ses épaules la colère légitime d'une poignée de ses compatriotes ou autres individus de par le Monde. Mais cela au profit du plus grand nombre. Le plus grand nombre étant la somme de ces ingrats soumis à toutes les passions, qui seraient prêts à céder la France par pans entiers, si cela pouvait s'éviter des reproches sur sa bonne moralité. Car les grandes valeurs peuvent souvent entrer en conflit avec la Raison d’État, tout comme les intérêts d'un petit nombre de citoyens sur lesquels elle règne. Un barrage hydro-électrique suppose par exemple d'inonder une vallée toute entière, pour que des villes et villages déjà bien éloignés de l'infrastructure, bénéficient de l'énergie qu'il produit. Les personnes qui sont expropriées de la Vallée, quand bien même gratifiées d'une juste indemnisation et de toutes les aides à la réinstallation, peuvent malgré tout être attachées à leur terre, à leur maison familiale... Elles se moquent éperdument des questions d'argent . Ces gens résistent en répondant des sentiments les plus légitimes, et sur lesquels l’État se confronte pour réaliser ses œuvres de Bien Commun. Notre empathie, notre conscience, nos plus nobles sentiments nous poussent à prendre le parti de ces citoyens qui ne veulent pour rien au monde quitter leur maison. La nécessité d’État, le Bien Commun, en l’occurrence, ils n'en plus rien à foutre, et qui peut vraiment les en blâmer ? Ils ne consentent pas à un sacrifice, car même si une part de leur famille peut bénéficier dans la grande ville à 100 Kms de là, d'une sécurité énergétique grâce à ce barrage, c'est tout de même leurs intérêts premiers qui sont menacés !

Et voila d'où émerge cette foutue tendance à nous soumettre à un maître, cette disposition que les philosophes et les anarchistes méditent depuis tant d'années : endosser sur sa conscience une responsabilité de trancher, de décider, de léser un cas particulier au profit de la communauté, c'est une réelle charge mentale contre nos valeurs ou même vis-à-vis de notre manque d'expertise sur le projet litigieux. Et pourtant, notre Raison Critique, nous laisse à penser que bon dieu, soyons honnêtes, ce foutu barrage est nécessaire ! De même que prendre un fusil si une menace létale survient.. Si un quelconque étranger en arme rôde et veut s'en prendre à sa famille, son quartier ou son pays, s'il faut le tuer ce sera bien parce que l'état de nécessité le commandait. C'est une Légitime Défense étendue à tous les siens. Le sacrifice est accepté, au nom même d'un sentiment de solidarité, autant que parce que la Raison d’État l'exige. De la même façon, le collabo français d'une armée occupante, celui qui complote avec l'ennemi contre notre propre peuple : qui sera chagriné s'il est découvert, qu'on le pende haut et court ? C'est vrai, sa famille, ses proches, ses enfants, ceux qui malgré tout l'aimaient nous trouveront trop sévères, à commencer pour eux-mêmes. Mais nous, notre colère, notre volonté de survivre et de ne rien céder à cette armée occupante, elle refuse toute trahison de l'un des nôtres. Les risques, chacun fait avec sa conscience et ses moyens, et tout le monde ne les prendra pas, nous le savons depuis la dernière guerre. Mais trahir, hors de question ! Les guerres et les pénuries nous permettent de ressentir la nécessité publique comme intriquée à nos propres vies. Nous sommes impliqués. Si le péril est prégnant, nous comprenons alors cet État qui exproprie, réquisitionne, ordonne, organise pour acheminer l'eau, les denrées, les médicaments et l'énergie jusqu'à soi autant que vers des milliers d'autres. Ces autres Français que pourtant vous ne connaissez pas. Au sortir d'une guerre, on répare, on reconstruit, nous développons des nouvelles infrastructures pour répondre aux besoins les plus urgents. Et le pauv'gars qui résiste dans sa vallée, là-bas, bah y a pas grand monde pour le soutenir avec son histoire de barrage. On le comprend, on est peiné pour lui, mais nous sommes pratiquement tous des femmes et hommes d’État sur le moment. Il n'est pas question ici d'arbitrer des décisions douloureuses en temps de paix pour l'avenir, mais bien de répondre à des besoins collectifs pressants.

Opposez maintenant la Démocratie à la Raison d’État en temps de paix : C'est le peuple tout entier qui doit trancher par référendum l'expropriation d'une infime partie de lui-même. On remet à la nation toute entière cette responsabilité, alors qu'il lui est difficile de constater un manque, une pénurie, une difficulté pour le moment présent. "On nous parle d'avenir, mais tout va très bien comme ça pour le moment, mon bon M'sieur, pourquoi embêter ces gens" ? Ainsi les Hommes d’État peuvent soulager leur conscience à l'abri des reproches en tant de guerre, mais certainement pas en temps de paix. Or l'Homme d’État, plus encore lorsque l'essentiel du bien être matériel et social d'une population est acquis, doit non seulement être capable de prendre à sa charge les reproches qu'on ne lui ferait jamais en temps de guerre, mais ses décisions, outre satisfaire au Bien Commun, devront engager pour l'avenir. Un minimum de vision politique et de sens de l’État, c'est tout de même mieux pour qu'un pays se développe sereinement. Ses rares soutiens à une période où réformer, décider, ordonner devient autrement plus complexe, cèderont eux-mêmes aux caprices du peuple, si les sacrifices consentis ne répondent d'aucune vision politique sérieuse. D'autant que ce n'est pas la fin de l'Histoire, et les périls de toutes sortes continueront à exister à l'égal de notre quête de progrès humain, scientifique et technologique. Il faut donc investir, décider des meilleurs chemins, puis organiser et exproprier si nécessaire. Sauf que là, tout va bien encore une fois, on se fout des lendemains, et on peut toujours déplacer le superbe et couteux projet industriel utile à la nation au village situé deux cent kilomètres du sien grâce à la Démocratie Locale. Et ce bourg quelques centaines de kilomètres plus loin, ne sera pas plus enchanté de constater que des bulldozers viennent terrasser une partie de leur territoire. Alors on résiste dans son coin pour empêcher ce projet d’État, on agglomère les passions et les bons sentiments autour de soi, et la Démocratie peut alors s'opposer aisément à la nécessité publique. Elle peut s'opposer à un sacrifice d'un petit nombre contre un projet qui porte sur l'avenir. Cela parce que la responsabilité de nos destinées à tous est une charge mentale bien trop conséquente pour nous. Cela même si elle est partagée par une majorité. La bonne idée étant donc de refiler la patate chaude à un seul ou un tout petit nombre. Hypocritement, nous condamnerons de concert ses décisions les plus difficiles, au fond de nous, nous serons ravis que le chantier commence.

Aussi, la vraie question lorsque nous sommes rigoureux intellectuellement à propos de la Démocratie, c'est de la méditer au-delà des règles et procédures qu'elle se donne. Il faut penser le Peuple, il faut penser l’État, il faut accepter les contradictions irréconciliables, il faut envisager la paix civile et sociale instaurée, et accepter les nécessités d'une génération future qui sera peut-être trop embourgeoisée pour comprendre les sacrifices auxquels nous aurons nous-même consentis. Après tout, nous savons intuitivement que la quête de Démocratie et de développement écologique de la France, imposera sans doute des renoncements et des dons de soi, comme nous le faisons déjà pour partie d'entre nous, en étant de toutes les manifestations possibles.

Notre Bourgeoisie actuelle est responsable du déclin de la France, elle cultive ses passions dans le renoncement national et le goût des causes particulières. Elle est même prosélyte lorsqu'il s'agit de nous dégueuler ses grandes "valeurs", mais en attendant, on se désindustrialise, on se précarise et on érode nos sols. Et on a même plus notre mot à dire, Bruxelles est hostile aux Référendums et c'est elle qui gouverne la France. Il va donc de soi que dès lors que nous aurons repris nos billes de Souveraineté, on acceptera bien plus volontiers que les plus absolutistes démocrates ne peuvent l'imaginer, une dictature éclairée pour remettre au travail la France, et cela avec une vision à cinquante ans.

Voila  donc ce qui, il me le semble, doit être médité. La Démocratie, la Politique de façon générale, c'est de la substance humaine. Pleine de pathos, d'émotions et de bons sentiments. Et la Raison d’État, nous sommes capables d'en percevoir les nécessités objectives, mais nous sommes aussi capables à son renoncement par embourgeoisement. Je suis prêt à croire que la Constitution idéale existe. Mais elle doit dans ce cas, au-delà des valeurs et principes dont elle se réclame, et bien au-delà encore de ce qu'elle organise, comprendre l'Humain comme la Raison d’État. Nous sommes des êtres de chair et d'émotions. Ces dernières sous-tendent nos sentiments. Ils peuvent être trompeurs pour l'avenir, et la bourgeoisie sait entretenir ses duperies autant qu'elle s'en donne les moyens. Elle pourrait obtenir des décisions publiques contre la Raison d’État. Il y a des solutions constitutionnelles, mais là n'est pas l'objet de cet article. Il est plutôt une interrogation aux citoyens constituants les plus "purs" dans leurs aspirations démocratiques, s'ils ont commencé à méditer la question.

Et observant leur rejet de l'appareil exécutif de l’État pour partie d'entre eux, je crains que leur idéal constitutionnel n'ait aucune capacité à se confronter au réel sur le temps long et se sanctuariser, car la Raison d’État et la nécessité des grands Hommes pour y répondre, sera toujours là pour s'affranchir des règles. Une bonne constitution doit être capable de durer dans le temps, et équilibrer correctement les pouvoirs. Non en abolir certains. Un bon pouvoir qu'il soit populaire, exécutif, judiciaire ou parlementaire, est un pouvoir fort. Leur auto-contrôle mutuel est l'équilibre. Le dictateur ou plus simplement le Ministre sous l'arbitrage d'un chef d’État, peut honorer son engagement qui supposera quelques sacrifices. Mais si les conséquences positives pour le Bien Commun ne sont pas constatées dans les temps impartis, le peuple serait légitimement en droit de révoquer ses responsables politiques. De même que la loi peut être obsolescente. Ce qui impose donc à son rapporteur et au législateur en général, de rendre compte au bout d'un certain nombre d'années, de ses effets constatés. On peut alors amender, abroger ou maintenir, mais la décision votée doit être assumée. Car nous savons pouvoir revenir dessus aisément, sans pourtant céder aux passions de quelques groupuscules aux réflexes tribaux.

Ainsi, un membre du pouvoir exécutif, sauf évidemment si ce dernier commet un crime contre l’État, doit pouvoir gouverner, décider, organiser et assumer ses actes le cas échéant. Mais cela parce que le pouvoir judiciaire doit être fort, comme le pouvoir révocatoire du peuple doit l'être tout autant, mais à bon escient. 

La Raison d’État l'exige...











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