lundi 13 mars 2017

Du régime politique d'une nation

Le 5 mars dernier, le Cercle des Volontaires publiait une excellente entrevue menée conjointement par Nicolas Clément (le-message.org) et Raphaël Berland (le CdV) avec Etienne Chouard :


Une foule de sujets ont été abordés, dont trois qui ont retenu spécifiquement mon attention. Cela du fait qu'ils sont les objets de mes propres méditations. Je souhaiterais ainsi revenir sur la question de "la révolution", celle de "la police" et celle de "la royauté". C'est par ce dernier sujet ô combien sensible pour quelques esprits hystérisants, que j'aimerais entamer une discussion avec Etienne, qui, s'il accepte et en trouve le temps, pourra trouver dans ce blog un support pour consigner ses propres commentaires pour que nous puissions effeuiller les premières couches d'un débat trop profond pour nous seuls.

Si vous souhaitez échapper à l'introduction, le fond de la réflexion est ici en pdf

J'apprécie discuter avec Etienne, car si je suis d'accord avec sa pensée de façon générale, nous réagissons néanmoins à deux mécaniques d'esprit différentes pour nous faire cheminer vers une même quête.

Ainsi, un débat qui reste d'une certaine façon irrésolu entre nous, étant la confiance que nous pouvons porter sur une majorité bienveillante, à accepter la voix pacifique mais radicale (occupation populaire des institutions stratégiques de la nation) pour provoquer la révolution rapidement. Etienne y oppose souvent les mêmes objections (fondées) qui sont les suivantes :

- Il y aura toujours des milices et des gens malveillants pour troller les manifs et les pourrir.
- Il y aura forcément des violences policières sur les manifestants.
- A supposer que les deux problèmes plus haut ne se posent pas et que le succès soit réel au niveau médiatique et politique, nous n'aurons pas de gouvernement à présenter, pas de constitution sécurisante pour nous préserver, et cela risque de se transformer en gigantesque foutoir ambiance "convergence des luttes" de Nuit Debout.  Je précise évidemment qu'Etienne aurait évoqué ce dernier argument avec plus de tact et de délicatesse pour qu'il n'y ait pas de malentendu.
- La population étant pour sa majorité encore ignorante d'un certain nombre de sujets clés pour garantir notre vigilance collective sur nos intérêts, ça n'est pas le bon moment. La Constituante amène en elle-même la révolution pacifique souhaitée.

Ma propre réflexion et mon expérience de militant m'invitent à relativiser ces objections, voire me porter en faux contre certaines d'entre elles. Je ne désespère pas de convaincre Etienne d'un jour croire en notre capacité à obtenir des progrès attendus rapidement, efficacement et sans heurts avec notre seule puissance de foule... 

Le débat sur l'anarchie qui a été abordé dans l'entrevue qu'a accordé Etienne Chouard, suppose l'obligation morale d'auto-discipline pour ceux qui se réclament de ce courant de pensée. En l'absence d'autorité supérieure, seule la sienne propre que l'on exerce contre soi, peut empêcher la guerre de tous contre tous. C'est à la fois le talon d'Achille de l'anarchie quant à sa faisabilité politique dans nos sociétés complexes où les individus sont très inégaux dans leurs comportements, et cela depuis des millénaires, mais aussi ce qui lui permet de s'inviter dans des débats plus spirituels, car l'anarchie est une philosophie politique du savoir-être en premier lieu. Quoi qu'il en soit, dans une Utopia anarchiste, l'ensemble des êtres libres qui y demeurent, sont tous non violents entre eux, et disposent d'un sens civique à un niveau inimaginable pour les citoyens de la République bananière de France que nous sommes aujourd'hui. Ils pratiquent tous l'auto-discipline. C'est ce dont nous avons besoin pour utiliser notre puissance collective, et sur une semaine de "révolution concrète", je pense que la minorité agissante, peut faire preuve d'un très haut niveau d'auto-discipline pour réussir ses desseins. Je considère qu'il revient à la minorité agissante et incarnant les idéaux révolutionnaires de son époque (nous parlerons pour nous de la sortie de l'U.E ; l'euro et l'OTAN en plus de la Constituante), d'agir pour inquiéter et stresser fortement sa propre tyrannie. La notre est de nature oligarchique et ultra décentralisée dans son organisation. Il faut donc la briser par ses organes les plus sensibles, qui sont l'obéissance des institutions régaliennes aux pouvoirs politiques du moment et la servilité des médias collabos.

Ce sera l'objet des réflexions que je souhaiterais croiser avec Etienne sur la "Révolution", et une fois ces digressions faites sur ces quelques thématiques en vrac, je souhaite en arriver à la question par laquelle j'invite Etienne au débat.

De la Royauté

A la 83ème minute de l'entrevue, Etienne explique ainsi que lorsqu'il a l'occasion de discuter avec un royaliste, cela lui permet de chercher à comprendre dans le cadre de la controverse, comment une telle conviction politique puisse émerger et s’installer. Nicolas profite de cette transition bienvenue pour relayer la question d'un internaute demandant à Etienne s'il se considère monarchiste.

Ce à quoi fort logiquement en tant que démocrate, Etienne répond par la négative. S'en suit quelques explications sur la monarchie (pouvoir d'un seul), qui nous éloignent du vrai sujet de fond qu'avait abordé Etienne incidemment avec le royalisme.

Car "Royaume" et "Monarchie" sont deux mots très différents. Le premier doit s'entendre en premier lieu dans sa charge romantique à l'égale de celle que l'on prête à la République révolutionnaire. Le second terme renvoie à une définition : un seul dispose de tous les pouvoirs.

Un Royaume peut disposer d'institutions aux pouvoirs clairement séparés, une monarchie en sera nécessairement l'absolue antithèse. Le Royaume ne suppose pas le chef de l'Etat comme étant inamovible et tout puissant sur l'ensemble des institutions. La monarchie l'exige. Le Royaume n'interdit en rien que ses institutions prévoient des mécanismes permettant l'initiative et le vote des lois par les Sujets indépendamment de leur représentation politique. Nonobstant les imperfections de leurs lois fondamentales, les Britanniques ont bien voté par Référendum leur sortie de l'Union européenne. Alors pourquoi s'obstine-t-on à renvoyer le Royaume vers ce qu'il n'est pas ?

A cela plusieurs raisons historiques, dont la première sera l'objet réel du débat que j'essaye d'instituer :

- L'avènement de la République exigeait que l'on tuasse le Royaume en tant que Roman collectif et unificateur.

- Le Comte de Chambord n'a pas retenu la leçon de son lointain parent Henri IV lorsqu'il lui fut possible de restaurer le Royaume de France, en consentant à conserver l'emblème bleu, blanc, rouge qui était la seule négociation politique en jeu pour que le Parlement (majoritairement monarchiste en 1871) fasse de lui le Roi de France. Homme de principes, il refusa de prêter allégeance au drapeau tricolore symbolisant pour lui la décapitation de ses aïeux, et la France écopa alors de la troisième République d'Adolphe Thiers.

- Les défenseurs de la restauration du Royaume de France veulent rétablir des dynasties nobiliaires aujourd'hui tout aussi riches et intriquées dans une ploutocratie aux intérêts de classe divergents de ceux de la majorité du peuple. Notons que le prétendant au trône Louis XX, réside au Venezuela et parle en français qu'avec grande difficulté. La légitimité des Souverains proposés et du régime politique et social suggéré, discréditent les royalistes d'hier et d'aujourd'hui dans leurs revendications.

- Enfin, bien que je répète et martèle que si rien n'empêche un Royaume d'être imaginé avec tous les gardes-fous démocratiques les plus pertinents, il affirme bien plus fortement que la République la notion d'identité collective d'un peuple. Il le rattache à une dimension spirituelle de son existence, au-delà de sa stricte dimension politique et militaire. Et c'est dans sa charge symbolique que l'on doit méditer la pertinence du Royaume en tant que régime politique, et non dans l'organisation de ses institutions.

Pour que l'on puisse parler de Royaume, il faut donc que notre Souverain soit la conscience morale de l'Etat. Historiquement, les rois revendiquaient tous une filiation spirituelle en lien avec l'ordre religieux de l'époque et du  territoire concerné. Un regard contemporain nous amènerait à ne pas négliger les apports de la République, être exigeants sur la démocratie directe à instituer et la révocabilité de tous nos mandataires, mais ne pourrait s'affranchir de deux paradigmes pour oser intituler le premier titre de notre future Constitution : "Du Royaume de France" :

1) Le mandataire au titre de Souverain devrait incarner une dimension spirituelle, mais pas nécessairement religieuse (un sage, un philosophe, un érudit) pour être l'autorité qui se doit de répondre aux crises politiques et sociales de la Nation. Un Souverain  dans le cadre de l'avènement d'un nouveau Royaume de France ne pourrait tirer sa légitimité que par "l'autorité naturelle" qu'il véhicule par ses écrits, ses paroles et ses actes reconnus par la majorité du peuple. Un système de plébiscite (candidature interdite, investiture citoyenne uniquement) au niveau régional de Sujets remarquables et remarqués par leurs pairs pour leurs qualités d'esprit, peut tout à fait permettre avec du tirage au sort, quelques examens de contrôle sur les notions importantes dévolues à la fonction suprême (droit constitutionnel, géopolitique, économie, histoire, philosophie) et un suffrage final par les urnes, de disposer de dauphines et de dauphins du Royaume, si le Souverain du moment venait à être destitué par référendum, ou plus probablement abdiquerait ou décéderait en cours de mandat.

2) Car l'autre particularité du chef d'Etat dans un Royaume, c'est qu'il règne à vie. Il peut n'avoir aucun pouvoir politique gouvernemental et législatif réel (ce qui est le cas en Norvège, en Suède, au Danemark, aux Pays-Bas, au Royaume-Uni et en Espagne), mais en revanche, il fait et défait les gouvernements au nom du peuple. Et le temps long de règne, ça permet de distinguer une crise politique majeure d'une contestation sociale ne remettant pas en cause la légitimité d'un gouvernement en exercice. Surtout si une Cour Constitutionnelle en plus d'un parlement tiré au sort veille au grain sur l'exécution régulière du mandat  du gouvernement.

Dans le mécanisme actuel de la Vème République, le président est ainsi un pseudo roi élu pour 5 ans, qui conserve l'attribut essentiel de révoquer le gouvernement en exigeant la démission du premier ministre. Ce qui rend illogique la notion de fusible institutionnel pour encaisser les crises politiques découlant des réformes douloureuses (légitimes ou non). En effet, un pseudo-roi qui règne 5 ans et issu du régime des partis politiques, n'a pas vocation à être une autorité morale et naturelle, à laquelle un peuple se réfère sur le temps long. Et si c'est réellement cela sa vocation, alors il ne peut nommer des traîtres et des parvenus au gouvernement, et encore moins les maintenir au pouvoir, à défaut d'être lui-même révoqué pour avoir failli à sa mission de gardien des institutions. Le vrai fusible pour le gouvernement dans un Etat authentiquement démocratique (pouvoir de révocation par référendum d'initiative populaire), c'est toujours l'autorité morale si elle existe. La Justice, le Conseil Constitutionnel, le Conseil d'Etat, toutes ces institutions sont les gardiennes du fonctionnement régulier de nos institutions. Mais elles ne sont pas des autorités morales incarnées par un être humain responsable devant le peuple, de devoir faire usage de sa sagesse et sa vigilance civique, pour protéger nos intérêts contre toute tentation malhonnête de certains de nos mandataires. 

Lorsqu'on est mandaté à des tâches exécutives de haut niveau pour 5 années, c'est à partir d'une vision politique et de compétences techniques que l'on dispose d'une légitimité qui se doit d'être reconnue. En laissant peu de place, si ce n'est sur l'essentiel, à la moralité d'un chef de gouvernement devant faire appliquer un mandat impératif voté par le peuple, on suppose que sur 5 années (ou plus), il est probable que l'on découvre que celui-ci s'avère être en fait une personne corruptible, et sa révocation ne sera pas sensée heurter nos consciences avec des institutions démocratiques.

En revanche, révoquer la plus haute autorité spirituelle du pays qui est appelée à garantir toute sa vie durant, l'unité du peuple, c'est un problème politique plus fondamental pour la nation. En particulier si le mode d'investiture et la participation citoyenne autant que la reconnaissance dont bénéficie une Reine ou un Roi, rend sa Légitimité incontestable. 

Le véritable garde-fou de la stabilité d'un gouvernement est donc une autorité que l'on veut morale, légitime et pérenne, qui est son propre fusible parce que supérieure institutionnellement. Un premier ministre est un chef de gouvernement, il n'a pas vocation à encaisser les ires populaires que l'exécution de son mandat (surtout s'il est impératif) exige. C'est bien sa stabilité que l'on cherche à préserver avec un fusible moral qui a la lourde tâche d'être à la fois la conscience de l'Etat et de ses institutions et la conscience du peuple dans ses propres projections. 

Dans les Royaumes européens actuels, quoi que je ne répondrais pas de valeurs morales partagées avec leurs Souverains fossiles d'un autre temps, la distinction est tout de même parfaitement opérée entre chef d'Etat (la Reine ou le Roi) et chef de gouvernement.

Quels sont donc les pouvoirs réels et utiles de ces souverains, indistinctement de la légitimité que nous leur reconnaissons ?

- Autorité morale
- Règne à vie
- Investit et révoque les gouvernements au nom du peuple
- Droit de grâce
- Dernier maillon de la chaîne de commandement militaire de défense
- Pouvoir de représentation diplomatique purement protocolaire

Les Reines et les Rois européens s'interdisent en général de s'impliquer dans la vie politique de leur pays. Les gouvernements sont élus directement ou indirectement, et tous ces Royaumes disposent d'un parlement. Le Royaume de Norvège est considéré dans l'index of democraty, comme le pays le plus démocratique au Monde... 

La République bananière française est à la 26ème place, très loin des champions scandinaves, suisses et issus du Commonwealth (Canada, Australie, Nouvelle-Zélande). Bien que cette source de classification est subjective, car issue de l'intelligence économique britannique, elle évalue tout de même des indices objectifs du niveau de démocratie à partir de critères factuels, à savoir le nombre de procédures de justice recensées sur des atteintes aux libertés publiques ou individuelles. On regrette que les formes constitutionnelles ne soient pas analysées pour parfaire un tel index mais à défaut de mieux, constatons bien que l'on ne peut pas reprocher objectivement à un Royaume de se montrer nécessairement moins démocratique qu'une République. Il n'est pas forcément moins social non plus, puisque l'on sait que les Royaumes danois et suédois sont les champions de l'impôt sur le revenu extrêmement élevé (jusqu'à 50 % du salaire), mais avec en contrepartie un Etat social puissant. 

Que l'on soit en République, en Royaume, en Fédération ou en tout autre chose, la forme du Régime n'a qu'une dimension romantique sur la première page d'une Constitution établissant nos institutions. C'est la façon dont on les écrira qui rendra possible la Démocratie en France ou non. 

Cependant, puisque tant les anarchistes que les royalistes érigent les valeurs morales et spirituelles en vertus cardinales de la stabilité d'un système politique, alors les républicains et plus globalement les constituants, auraient raison de s'intéresser à ce problème de philosophie politique qu'est "l'autorité morale".

Et c'est du point de vue des royalistes, qui à contrario de leurs copains anarchistes, reconnaissent à l'Etat sa pertinence et sa nécessité dans notre organisation sociale, que je compte me faire l'avocat du Souverain (ou du diable), mais en re-contextualisant d'abord l'évolution de la forme de l'Etat durant ces deux derniers siècles.

Je postule en effet que la fracture culturelle, historique et identitaire profonde des Français, ne se situe pas dans les épiphénomènes liés aux problèmes migratoires et sociaux d'aujourd'hui, mais remonte à la fin du XIXème où l'affaire Dreyfus a été le catalyseur de la réorganisation des courants politiques, avec en corollaire la décomposition du courant royaliste. Nous sommes 25 ans à peine après la défaite de Sedan qui sera l'occasion de l’avènement de la IIIème République du félon Adolphe Thiers, et dans moins de 20 ans, les Français iront verser leur sang pour récupérer l'Alsace et la Moselle et prendre leur revanche sur l'ennemi Allemand. 

Nous sommes à une époque où le roman national est surchargé de références symboliques très différentes, voire contradictoires - de 1800 à 1900, la France sera un Empire, un Royaume, à nouveau un Empire, un épisode anarchique avec la Commune de Paris avant de devenir une République  - et un seul de ces régimes trouve sa légitimité dans son ancienneté : le Royaume. Cependant, les errements intellectuels des royalistes, leurs prises de position désastreuses, la propagande hostile à la restauration, tout cela aura finalement eu raison de l'idée dans les consciences des Français du XXème siècle. Epoque nouvelle où leur République les propulsera dans deux guerres mondiales, avant de se faire pardonner dans l'ère du consumérisme et du démantèlement de l'Etat pour un projet impérial contemporain : l'Union européenne. 

S'il est donc temps de faire une pause et repenser notre Constitution, alors commençons par son Titre premier, à savoir la forme de notre régime politique. 

Car en Démocratie, il y a un peuple, soit une Communauté Politique qui se sent liée certes par des institutions et du droit pour les créer et garantir leur bon fonctionnement, mais d'avantage encore par une Histoire mêlée ancienne et récente, des repères culturels communs, et dans la vision française de l'unité politique, au moyen d'une langue commune. 

Mais nous n'échappons pas aux mythes et symboles véhiculés par l'Histoire, et marquons ainsi notre besoin fondamental de matérialiser cette idée d'unité, par des drapeaux, des hymnes, des devises gravées sur les frontons de mairies, le nom d'une monnaie, et même le régime politique que l'on attribue à notre propre pays. Le seul nom de la France est en lui-même une idée politique. La République a eu peu de temps et trop de corruptions pour instituer durablement l'ensemble de ses symboles et donner de la Majesté à son propre roman. La République n'a pas été bâtie dans la bravoure des rois mérovingiens et capétiens qui participaient directement à leurs entreprises militaires, mais par des hauts fonctionnaires et des bourgeois insensibles au contes de fées et aux batailles de capes et d'épées de leurs enfants. Notre imaginaire collectif a beau être surchargé de références à un roman médiéval avec les univers féodaux de Tolkien, les séries telles que Game of Throne pour ne citer que des références immédiates dans les arts, pour autant nous entretenons sans nous en rendre compte, une schizophrénie entre ce qui alimente volontiers notre perception idéale de l'Etat (son décorum), et les formes que nous lui tolérons aujourd'hui dans sa réalité.

Je crois très sincèrement que l'idéal romantique des français (idéal qui politiquement est sensé contribuer à nous unifier par ses symboles et institutions), n'est pas républicain. On ne lutte pas contre deux millénaires d'histoire et la charge émotionnelle et mystique qu'elle véhicule pour une population contemporaine. Le passé récent ne parvient pas malgré ses archives en nombre par rapport à celles des temps plus anciens, a effacer la construction mythique et historique profonde d'un peuple. En particulier si celui-ci a été conditionné durant des siècles à un système institutionnel plus théocratique que monarchique. Les passions religieuses que l'on retrouve dans les partis politiques, ne sont qu'un écho à ce conditionnement culturel plus ancien. En détruisant le christianisme en France, les élites du dernier siècle ont déplacé le problème de la religiosité et du sectarisme vers la politique sous couvert de laïcité. Indiscutablement, les français recherchent une autorité morale dans leur système politique, et n'en trouvent pas, ou qu'à une ou deux reprises au cours de chaque siècle à l'occasion de crises existentielles majeures.

Ne pas tenir compte de notre sentiment d'identité collective, surtout lorsqu'il est romancé (magnifié), c'est faire fi de notre volonté quant à renforcer notre Demos. Ainsi, le courant libertaire, n'est pas nécessairement synonyme avec "démocrate" comme le pense Etienne, si l'on tient compte que ce courant philosophique réfute l'idée de peuple. Les anarchistes admettent des normes permettant d'instituer une organisation sociale garantissant nos libertés individuelles à un niveau très élevé, mais ont un mal fou à donner du crédit aux concepts unificateurs pour faire société. Ils s'en remettent ainsi à une logique d'organisation sociale purement mécaniste (mais flexible car locale) et vide de charge symbolique (si ce n'est peut-être des symboles anarchistes ?). Non seulement donc, ils rejettent les symboles de la République, mais ils ne voudraient pas plus d'un Royaume car à leurs yeux, sa charge historique et symbolique serait tout aussi sanglante et barbare que toute autre forme idolâtrée de régime politique. Et pour le moins, un Royaume serait forcément capitaliste et réactionnaire si l'on tient compte des préjugés contemporains que l'on se fait à juste titre pour la majorité des royalistes. Ce point de vue s'entend et pourrait discréditer l'idée de Royaume. Mais au regard de la réalité : God save the Queen, et que personne n'ose porter atteinte au Roi du Maroc ou gare à la réaction de ses propres sujets ! Pourquoi ?

Plus encore, même le patriote pragmatique et peu attaché aux symboles de la nation, comprend qu'il faudra nécessairement en jouer un peu dans sa communication, car les citoyens vigilants que nous sommes, réagissons à ces stimulus. Nous réagissons d'ailleurs tellement aux symboles de façon générale, que toutes les entités disposant d'un pouvoir économique, politique ou religieux, s'en servent à outrance dans leur iconographie. Pourquoi crée-t-on des logos et des slogans si ce n'est par volonté de disposer de repères d'identification qui seront à même de rassurer la communauté à laquelle ils s'adressent ?

Il y a donc deux débats dans la démocratie, et c'est ce que je souhaitais tenter de faire apparaître en m'appuyant sur celui plus particulier du royalisme :

- L'agencement des institutions, leur séparation, et les pouvoirs qu'elles confèrent directement au peuple (l'aspect mécaniste de la démocratie)

- La transcendance unifiant le Demos, ce qui le constitue comme communauté politique et culturelle singulière, ce qui distille l'esprit de civisme et de vigilance politique, ce qui symbolise et idéalise notre unité, ce qui fait de nous et jusque dans chacune de nos consciences, un peuple.

L'aspect constitutionnel de la question démocratique est en fait le plus facile à discuter. On se fiche de savoir si le peuple se sent unifié ou non par un concept, une idée, un symbole ; on se borne à instituer la démocratie aux travers d'un contrat social que l'on pourra de toute façon faire évoluer dans le temps et qui pourrait potentiellement s'appliquer à n'importe quelle communauté politique.

Mais l'aspect plus philosophique, spirituel, civique de ce débat est crucial, car pouvant influencer la réflexion constituante. Il s'agit de répondre à deux questions très simples :

- Notre constitution doit-elle être vierge de toute charge symbolique relative à notre histoire et notre culture politique ?

- Si ce n'est le cas, est-ce que les mythes et valeurs renvoyés par la République sont ceux à conserver, où y'en a t'il de plus anciens ou de nouveaux que nous souhaiterions adopter, pour mettre un terme à notre fracture identitaire et mieux garantir notre unité ?

Voila Etienne, je t'ai lancé un caillou, je comprendrais qu'il te manque du temps pour m'opposer tes réflexions, mais je serais néanmoins ravi, même s'il me faut attendre quelques semaines, de publier sur ce blog tes réflexions sur l'importance ou non des symboles auxquels un Demos se rattache pour se reconnaître collectivement.

Amitiés,

Sylvain

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